Slow content : et si on s’inspirait du pain au levain ?

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Il y a quelques années, j’ai commencé à faire mon pain au levain. Pas par militantisme boulanger, pas pour alimenter un compte Instagram (bon, si, un peu, mais ça n’a pas duré), juste parce que le pain du commerce commençait à manquer. Vous l’avez deviné, comme moult d’entre nous, j’ai commencé à faire mon pain en pleine pandémie. Et aussi parce que j’avais envie de comprendre ce que « bien fait » veut dire quand on part de rien ; de farine, d’eau et de patience.

Ce que je n’avais pas prévu, c’est que ce petit pain chaud allait trouver un écho dans mon métier.

Depuis quinze ans que j’écris pour le web, j’ai vu s’installer une cadence que personne n’a vraiment choisie mais que (je suppose, dites-moi si je suis la seule) tout le monde subit : publier souvent, publier vite, publier partout, publier pour exister dans les algorithmes. Et, quelque part entre deux briefs, j’ai commencé à culpabiliser. De prendre le temps. De relire. De chercher le mot juste plutôt que le mot disponible, facile.

Sommaire

  1. Le levain ne se presse pas et c’est précisément ce qui le rend bon
  2. La culture du fast contenu : comment en est-on arrivés là
  3. Perdre du temps à bien écrire
  4. Ce que le slow content n’est pas
  5. Quelques habitudes pour écrire mieux sans écrire moins

Le levain ne se presse pas et c’est précisément ce qui le rend bon

Mon levain s’appelle Michel. Michel a besoin de 24 à 48 heures pour faire son travail selon les saisons, la température de ma cuisine et l’humidité du jour. Il ne répond pas aux urgences. Si je veux le cuire ou le manger plus vite, il s’en fiche. Et si j’oublie de le nourrir, il refuse de lever correctement.

Ce que Michel m’a appris, c’est qu’il y a des processus difficiles à accélérer sans les abîmer. Et selon moi, l’écriture est l’un d’eux.

Un bon texte, comme une bonne mie de pain, a besoin de temps de fermentation (de réflexion si vous préférez). Ce moment où les idées naissent, où une formulation maladroite s’installe pour qu’on puisse l’écarter, où le sens se précise sans que l’on ne sache exactement encore où elle va. Carl Honoré, dans Éloge de la lenteur, l’écrit avec une clarté désarmante : « La lenteur n’est pas une question de vitesse, c’est une question de qualité de présence. » Je ne connais pas de meilleure définition du travail bien écrit.

La culture du FAST contenu : comment en est-on arrivés là

Il faut être honnête, la pression et la demande de vitesse ne sont pas tombées du ciel. Elles ont des raisons, (certaines) même légitimes.

Les algorithmes des moteurs de recherche ont longtemps récompensé la fréquence de publication. Le contenu est devenu une currency, plus vous en produisiez, plus vous existiez. Les outils se sont alors multipliés pour aller plus vite, rédacteurs low cost, templates, IA génératives et autres formules pour un article produit et publié en quelques minutes.

Et les clients, naturellement, ont intégré cette logique. Pourquoi payer plus cher ce qui peut être produit vite ? Ce que personne ne dit dans cette équation, c’est ce que l’on perd.

On perd la nuance. On perd l’inattendu et l’expérience. On perd cette phrase qui offre une pause parce qu’elle parle au lecteur, à son coeur ou à son vécu. Le mouvement Slow Food, né en Italie à la fin des années 80 en réaction à l’ouverture d’un fast food McDonald’s près de la place d’Espagne, avait compris cela avant nous. La vitesse n’est pas neutre, elle a un goût et ce goût-là est souvent celui de l’absence.

Perdre du temps à bien écrire

le slow content n est pas une honte

Il peut m’arriver de passer deux heures sur un chapeau d’introduction. De réécrire une conclusion trois fois, de la supprimer, de recommencer. De mettre un article en pause un jour ou deux le temps de trouver ce qui cloche. Et pendant longtemps, j’ai appelé ça de la lenteur. De la difficulté. Parfois même, dans mes moments les moins bienveillants envers moi-même, de l’inefficacité.

Ce que j’ai mis des années à comprendre, c’est que ce temps-là n’est pas du temps perdu. C’est du temps de levée. C’est le moment où le texte devient lui-même, où la pensée se solidifie, où les mots cessent d’être approximatifs pour devenir justes et vérifiés.

Annie Dillard, dans En vivant, en écrivant, formule quelque chose que j’aurais voulu écrire moi-même : « Nous vivons notre vie, bien sûr, comme nous passons nos journées. Ce que nous faisons de cette heure, et de cette autre, est ce que nous faisons tout court. » Appliqué à l’écriture, cela donnerait quelque chose comme : comment traitez-vous vos mots ? C’est ainsi que vous traitez vos lecteurs.

Un texte écrit vite se lit vite. Et s’oublie vite.

Un texte qui a fermenté, qui a attendu, qui a été retourné, questionné, retravaillé laisse quelque chose par sa profondeur et par ses imperfections. Une impression, parfois juste une formule. C’est ça, le levain du contenu.

En rédaction web, cela se traduit très concrètement : un article de fond bien construit, avec un angle original reposant sur une véritable question et une écriture soignée (sans pour autant être compliquée), continuera à générer du trafic et de la confiance des mois, parfois des années après sa publication. Quand dix articles expédiés seront déjà périmés.

Ce que le slow content n’est pas

Parce que le slow est devenu une esthétique, il peut être récupéré jusqu’à vider le mot de son sens. Le slow content, ce n’est pas :

  • Publier peu pour s’en excuser.
  • Prendre trois semaines pour un texte de 500 mots.
  • Confondre lenteur et procrastination.
  • Un prétexte pour ne pas tenir ses engagements envers ses clients.

En revanche, le slow content est un véritable positionnement :

  • Refuser de livrer un texte dont on n’est pas satisfait sous prétexte que le délai est là.
  • S’accorder le droit à la relecture, au doute productif.
  • Choisir la qualité de présence au sujet plutôt que la vitesse d’exécution.
  • Expliquer à ses clients pourquoi ce temps a de la valeur.

Note à vous-même : le slow content n’est pas un luxe réservé aux indépendants qui peuvent se le permettre. C’est une position professionnelle et pourquoi pas, personnelle. Elle se défend, elle s’explique, et elle se vend, à condition de croire soi-même qu’elle en vaut la peine.

Quelques habitudes pour écrire mieux, sans écrire moins

Voici ce que je me suis progressivement autorisée à intégrer dans ma façon de travailler, et qui a changé la qualité de ce que je produis tout en s’accordant à ma personnalité.

Laisser reposer avant de relire. Même une heure, plutôt une nuit. Revenir sur un texte avec un regard frais, en ayant laissé couler vos pensées, c’est voir ce que vous ne voyez plus quand vous êtes dedans. Les boulangers appellent ça le pointage, ou première fermentation avant façonnage. Votre texte a besoin de la même chose.

Tenir un carnet de formules. Pas un document Libre Office, enfin si, si vous voulez, mais je vois plutôt ça comme un vrai carnet, avec un belle couverture, les Paperblanks ont ma préférence, où je note les phrases qui me traversent, les jeux de mots, les images, les références et les tournures que j’ai lues ailleurs et qui m’ont arrêtée (Amélie Nothomb quand tu nous tiens). Ce carnet nourrit mes textes, il fermente lui aussi.

Se donner le droit au premier jet moche. C’est une idée que Stephen King développe dans son incontournable Écriture : Mémoires d’un métier : écrire d’abord pour soi, porte fermée, corriger ensuite pour le lecteur, porte ouverte. Le premier jet s’écrit sans regard extérieur, sans censure. C’est seulement au moment de corriger que l’on polit. Le premier jet n’est pas LE texte. Le texte, c’est ce qui vient après.

Nourrir son écriture hors de l’écriture. Lire, bien sûr. Mais aussi marcher, observer, s’asseoir sous un arbre, suivre les pérégrinations d’une fourmis… Je vais voir mes poules quand je bloque sur un paragraphe, ou je pars en balade avec mes chiens. Ça peut sembler absurde et pourtant je reviens presque toujours avec le mot qui me manquait. Les idées ne naissent pas devant l’écran. Elles y viennent seulement fleurir.

En rédaction web tout ceci se traduit par un mantra simple : prévoyez dans votre organisation (et dans vos devis) du temps qui n’est pas du temps de frappe. Du temps de maturation, de réflexion, d’imagination. Les meilleurs textes que j’ai livrés ne sont certainement pas ceux que j’ai écrits vite.

Pour finir : Michel a toujours raison

Ce matin, en pétrissant ma pâte, je me suis demandée pourquoi on s’était collectivement convaincus que la vitesse était une valeur en soi. Je n’en sais rien. Peut-être parce que la lenteur s’apparente à la faiblesse. Peut-être parce que prendre le temps est devenu un privilège, et que personne n’aime admettre qu’il s’accorde des privilèges.

Mais je sais ceci : les textes dont mes clients me reparlent ne sont pas ceux que j’ai livrés en 24 heures. Et les pains que mes proches me réclament ne sont pas ceux que j’aurais pu faire avec de la levure chimique en quarante minutes.

Michel a besoin de son temps. Mon écriture aussi. Sans doute la vôtre également.

Je vous propose un exercice : quand vous relirez un texte vite écrit, quelle que soit la raison, demandez-vous ce qu’il aurait raconté et comment si vous lui aviez donné quelques heures ou quelques jours de plus. Écrivez-moi pour me dire ce que vous découvrez.


(Pauline – Rédactrice web & artisane du contenu lent depuis 2011) 🧡

par Webplume

Pauline Dewinter – Rédactrice web senior & Consultante éditoriale

Rédaction web SEO & Communication, j'installe en 2011, ma petite entreprise au milieu des animaux et des champs, en Haute-Marne.
Spécialisée en rédaction de contenus délicats et réconfortants (mon fameux Comfort Content), je vous aide à trouver les mots qui définissent et subliment votre entreprise.
La joie d'écrire, la transmission, le partage, la poésie et les émotions sont mes amis.

Pour en savoir plus contactez-moi ! Bonne humeur, loyauté et réactivité font partie de mes principales qualités.

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